compresses stériles V

Compresses stériles, fil, châssis en bois brut - recto

 

S’agit-il d’un tableau ? D’une toile ? Cette œuvre, que je vais nommer compresses stériles/héritage (héritage étant un sous-titre),se présente comme un tableau avec un tissus enveloppant un châssis. Ce pourrait être un linceul puisqu’il s’agit d’un assemblage de compresses héritées de mon père à la suite de son décès. Ces compresses étaient enfermées dans des sachets de papier et stockées dans un tiroir de sa cuisine. On m’a dit qu’elles servaient à soigner ou laver ses yeux. Pour un homme qui n’a pas hésité à abuser d’enfants, il y avait de quoi essuyer toutes les larmes de tous les remords. Mais je sais qu’il n’a jamais eu de remords, bien au contraire.

 

Ces compresses devaient dériver dans mes pensées vengeresses : elles sont devenues le linceul d’un impossible tableau, avec pour sujet le silence. La couture comme geste emblématique, comme hommage, comme dernier regret. Ma mère n’a rien dit de ce qu’elle souffrait ; était-elle déjà brodeuse quand elle l’a connu ? J’ai parcouru la maison désertée par la vie, à la recherche de souvenirs improbables. Seuls les objets sans valeur m’intéressaient : clous, boutons, compresses, joints, outils, étiquettes, papiers… Aucun souvenir en 20 ans d’absence, j’avais oublié qui était cet homme organisé et jouisseur. Ma cousine n’avait pas tout repris, ses bibelots ornaient les espaces saugrenus de la maison.

 

La trame des compresses ressemble aussi à une toile d’araignée, ce qui me paraît idéal pour tendre cet héritage et attendre mon plaisir. Cette toile blanche aux fils écartelés n’attrapera pas grand-chose de la vie car la technologie l’a posée sur une voie abandonnée. Pourtant, je ne considère pas cette voie comme sans issue. Il pourrait tout aussi bien s’agir d’un filet recueillant les viscères d’un pharaon pour en faire une divinité : le sacré est là, dans la fragilité même de ces fibres orthogonales. Ce tableau n’est pas vêtu de bandelettes mais il recouvre son lot d’humanité, il est carré, mètre carré, vaguement transparent et je sens qu’il réfléchit aux moyens de se reproduire : oui, d’autres vont venir mais ils seront plus petits et plus épais, tout juste laisseront-ils passer la lumière.

xavier ribot

 Compresses stériles, fil, châssis en bois brut - verso