lectures cardiaques

Un mois d'hospitalisation = 12 livres que je vais résumer en quelques pulsations:

  1. Russell Banks, Lointain souvenir de la peau. Le rapprochement sociologue-SDF-condamné-pour-déviance-sexuelle y est intéressant, surtout si la déviance est moins sexuelle que parentale, le SDF étantrejeté depuis longtemps par sa propre mère. Roman polyphonique: narrateur et personnages s'entremêlent. Entre les descriptions, les narrations et les dialogues s'installe beaucoup de fluidité. Je regrette la fin, un rapide coup de théâtre peu convaincant.
  2. Pierre Lemaître, Au revoir là-haut. Roman chargé en contenus linéaires et narratifs mais jubilatoire par son scénario, axé sur une grosse escroquerie à l'émotion. En fait, ce qui est fort, c'est la présence d'une double escroquerie: la gestion des tombes après 1918 et la commémoration des héros... Une manière de bien souligner que la guerre est la première de toutes les escroqueries. Tant de modestes ou pauvres travailleurs envoyés sur le front pour satisfaire des idéologies éloignées de tout humanisme!
  3. Hédi Kaddour, Les Prépondérants. Un livre qui m' apporté beaucoup de plaisir; une belle surprise que ce roman centré sur l'histoire de la présence française au Maroc en 1922 et renforcé par une sorte de confrontation des civilisations. Islam et christianisme, France, Allemagne, Maroc, Etats-Unis; le cinéma, la morale, la guerre, l'amour, les idéaux. Ce livre brasse une époque précise comme s'il s'agissait d'une vérité générale, une permanence humaine entre ombre et lumière. J'en étais par moment à souhaiter meilleurs destins pour des personnages et puis l'histoire me rappelait à l'ordre. Les convenances morales ont une histoire qui pèse très lourd.
  4. Laurent Gaudé, Pour seul cortège. Un long poème relatant les funérailles d'Alexandre Le Grand. L'évocation des faits relève essentiellement d'une apologie héroïque, épique, emphatique. C'est lassant par moment mais cela ne dure jamais très longtmps. Tout ce qui est évoqué touche à la magie des récits mythiques: un manière de rendre hommage à l'aventure d'un conquérant exceptionnel.
  5. Fabrice Humbert, Avant la chute. Trois histoires presque parallèles, 2 se rejoignent, le sénateur mexicain et les soeurs colombiennes mais pas celle qui concerne les frères de la cité. Il s'agit d'un roman noir où chaque personnage est appelé à mourir, à l'exception du jeune frère. On peut s'interroger sur ce qui conduit l'auteur à dérouler des parcours aussi pessimistes. On s'interroge sur la chute, qui fait le titre de l'ouvrage, et on réalise que les destins sont fragiles et sans issues.
  6. Nathalie Azoulai, Titus n'aimait pas Bérénice. Bonne surprise! J'ai commencé ce livre en m'ennuyant et puis je suis passé aux dernières pages: là, j'ai compris que cette écriture cachait une belle réflexion sur la saveur des mots. J'ai remonté ce texte parce que j'ai lu tout Racine au lycée. Ce livre montre comment l'auteur de théâtre classique parvient à élaborer une langue à la fois simple et riche, à la fois concise et profonde. Grand est le plaisir de comprendre comment les mots se forgent en alexandrins. Phrase après phrase, la densité d'une pensée se développe sans que la narration faiblisse, les mots s'enchevêtrent autour d'idées miroitantes... il faut parfois relire le poème comme on agite une surface brillante pour mieux l'observer
  7. Isaac Asimov, Fondation. Un livre lu il y a tant d'années... J'ai profité de Cardiocéan pour relire un livre qui a marqué mon adolescence. Qu'est-ce qui m'avait tant plu? La diplomatie! Ce roman d'anticipation, premier d'une série de 3 textes, montre comment exister et, mieux que cela, dominer ses voisins quand on est qu'une petite planète sans ressources. Les atouts: créer une religion technologique, valoriser sa technologie de pointe en lui mettant des habits religieux. L'écriture est simple, il n'y a pas de discours, pas d'héroïsme: des individus prennent le pouvoir parce qu'ils savent comprendre le monde. Pas de batailles mais des arguments de bonimenteurs et un peu d'espionnage.
  8. Jean-Pierre Binet, Mais qui a tué Roland Barthes? Texte original puisque mêlant enquête policière et vie politico-intellectuelle parisienne. Toutefois, j'ai abandonné la lecture à mi-parcours: le déséquilibre progressif entre les cibles de l'écrivain réduit le suspense à du bavardage. Dommage car l'idée d'une 7ème fonction du langage, tenue comme un secret d'Etat, me plaisait bien!
  9. Christophe Boltanski, La cache. Une écriture très élégante, une facilité à expliquer les choses familiales dans un contexte historique compliqué. Le monde juif évoqué ici sans à-priori, au delà de toute tradition, donne à ce texte l'allure d'une chronique où le lecteur est invité à prendre sa part.
  10. Marc Bressant, La dernière conférence. Ce livre se présente comme le journal personnel d'un ambassadeur détourné de sa zone de compétence, le Japon et la Chine, pour présider la délégation française d'une conférence sur la "sécurité et la coopération en Europe", d'octobre à novembre 1989...Période historique charnière puisque le Mur de Berlin va tomber! L'intérêt de ce texte repose sur le témoignage subjectif d'un diplomate célibataire et âgé, faisant progressivement connaissance de l'amour. Les histoires politiques et sentimentales sont très habilement imbriquées les unes dans les autres.
  11. Jeanne Benameur, Profanes. Scénario bien littéraire: un vieux médecin revient sur la mort de sa fille à l'âge de 17,5 ans et sur la fuite de son épouse, parce qu'il a refusé d'opérer sa fille en la confiant aux soins d'un ami qui, finalement, était son amant. Le vieillard sollicite l'aide de 4 personnes pour accompagner sa fin de vie et refaire le deuil de l'enfant et du couple. Ces quatre personnages introduisent leurs propres intrigues dans l'évocation des faits qui nous intéressent, ce qui est censé faire oeuvre devient trop apprêté à mon goût.

  12. Nancy Huston, Bad girl. Un texte qui ne s'annonce pas autobiographique mais qui se construit rapidement dans cette voie - on peut écrire et comprendre ce terme comme on veut car il est question de très nombreuses références, dont on consulte la source en fin de livre. Ce qui me plaît dans ce texte, c'est la possibilité de construire un récit uniquement en interpellant les personnages. Construire par morceaux non pas linéaires mais événementiels ou bien biographiques ou encore référentiels. Il suffit de faire émerger une idée, un mot, un fait pour que cela devienne la clé d'un chapitre. Dialoguer avec soi-même et ses références permet d'élaborer un récit non artificiel - car c'est un peu cela le roman, n'est-ce pas? Nancy Huston avance par petits morceaux de textes: il faut beaucoup tourner les pages pour avance dans ce livre! On réalise au final qu'il n'y a rien de plus linéaire que la ligne... What you see is what you see (Frank Stella)